Les Amants Imparfaits

Traduit par Emilie Pons

« Nous ne parlerons pas de nos parents, » ont-ils dit. Ensemble. A moins que ce ne soit Camille qui l'ait dit à Léo, ou encore Léo à Camille.


Aussitôt ils ont ajouté, à mon adresse: « Tu n'as pas de temps à perdre à ça ».


Ensemble, ou l'un après l'autre. Ces deux-là cultivent l'art de vous égarer, j'ai mis un certain temps à le comprendre. Ne se ressemblent-ils pas comme deux gouttes d'eau? Ils avaient seize ans, moi dix-neuf donc, c'était dans des temps très anciens, il y a quelques cinq ou six ans. Ils voulaient que je sois le scribe de leur vie, à défaut d'être leur jumeau. Nous coucher tous les trois dans leur beau cahier à papier parchemin, encordonnés par nos mots de gamins. Je suppose que je le voulais aussi.


« Les parents n'existent pas, punkt ». Dont acte, ai-je pensé. Mais on verra bien, mes agneaux, lequel de moi ou de vous deux gagnera. Parce qu'il s'agit maintenant d'un combat entre nous, d'un combat posthume, j'expliquerai cela plus tard, je suis trop pressé maintenant. Le temps est lié aux mots, combien de secondes pour un mot écrit, combien de secondes pour le temps entre les mots, combien d'heures pour le temps entre les phrases, et de semaines entre les pages? Je ne sais pas, je suis ignorant, et très jeune, plus jeune qu'eux, qui avaient pourtant trois ans de moins que moi. Ils m'ont épouvantablement embrouillé, voilà, mais je leur ferai la peau.


Nous ne parlerons pas de nos parents, ai-je dit qu'ils avaient dit. J'ai remplacé « on » par « nous », tant pis si cela ne leur plaît pas. « On parlera pas des parents », voilà ce qu'ils ont dû dire, et de même «fais pas chier, il y a que nous trois, le reste c'est des conneries ». Est-ce important ? Ils pouvaient être d'une politesse raffinée aussi, et ils ne se ressemblaient plus tant que cela vers la fin. Voici maintenant qu'ils m'embrouillent à rebours. Est-ce important, les paroles exactes? Je ne sais pas. Je changerai peut-être plus tard. Et je suis bien content de commencer mon affaire (mon rapport, mon histoire, mon truc?) par leurs parents justement. Passons.


J'étais à Bamako cet hiver, en train de traîner mes savates avec ma mère à moi, qui y avait été envoyée par l'association France-Mali de notre ville. Cet hiver, c'est-à-dire il y a plusieurs années déjà. J'avais vu une pancarte qui annonçait une rencontre d'écrivains francophones au Palais de la Culture. J'ai laissé ma mère au Marché des breloques, peaux et tambours, j'ai pris un taxi et j'y suis allé. Autant se renseigner avant de se lancer à fond dans mon entreprise. Me renseigner rétrospectivement, à l'époque bien sûr il n'était pas encore question d'écriture, sinon pour mes devoirs au lycée et ce que les jumeaux m'obligeaient à consigner dans leur foutu cahier super luxe. Mais je m'emballe encore, le cahier est venu plus tard. Peu importe, le Mali pour l'instant.


J'avais surtout envie de monter dans une voiture, de partir tout seul quelque part, ma mère comprenait cela, elle avait peut-être envie de se promener seule elle aussi, sans un grand garçon morose en remorque. La portière du taxi tenait par un fil de fer, les roues semblaient prêtes à se débiner, tout sautait et bringuebalait, fenêtre bloquée, rien à quoi se raccrocher, cahots, bosses et trous d'eau, et pourtant ça roulait, j'étais en transe. Une chose cassée, bricolée et qui allait, allait même à fond de train. Comme moi, je suppose. Trouille et prophétie. Ce taxi me secouait la tête, un vrai transport au cerveau, j'aurais pu continuer à travers toute l'Afrique, mais le chauffeur m'a lâché sur la route jaune. Le congrès des écrivains, donc.


Je suis arrivé en plein milieu d'un colloque. Ils étaient cinq ou six plus l'animatrice, en face du public sous la tente. Le public n'était pas très fourni, mais les paroles étaient abondantes, les paroles bourdonnaient dans la chaleur. Il y avait une sorte de bagarre entre deux des écrivains, je n'arrivai pas à en saisir l'enjeu, j'ai commencé à sentir ma vieille anxiété qui me tombait dessus, jusqu'au moment où une jeune femme a pris la parole inopinément. Elle était parmi les écrivains mais personne ne semblait s'occuper d'elle. Une jolie fille, très brune, indienne peut-être, je n'ai aucun discernement là-dessus. Elle a levé la main, les parleurs ont pris conscience de sa présence, ils se sont tus, polis tout de même, ai-je remarqué et j'ai eu le ventre tordu soudain.


Que disait-elle exactement? Mon esprit fuyait. J'avais honte, on ne dit pas des choses comme ça. Les choses qu'elle dit, c'est pour des gamins comme moi, les écrivains ne pensent pas, ne parlent pas comme ça. Elle avait dit « c'est bien beau vos discussions, moi je n'ai qu'une idée en tête quand je commence à écrire, est-ce que je vais arriver à faire cent pages, vous ne le dites jamais, ça! Cent pages, c'est dur, c'est fatigant! » Je n'avais pas besoin de m'en faire pour elle, elle était d'une telle drôlerie, d'une telle pertinente drôlerie que les rires ont fusé. A ce moment, il y a eu un souffle de vent, la toile s'est mise à faseyer au-dessus de nos têtes, une corde s'est relâchée sur le côté, et toute la toile est descendue d'un coup, s'arrêtant juste au-dessus de nos têtes comme un parachute inversé, balançant doucement dans ce qui restait de vent, c'était un beau moment.


Je voudrais que cela se passe ainsi pour moi, un signe sur ma tête quand je m'adresserai à mon public. Pas mon aréopage d'avocats, éducateur, juge, psychologue et autres, que j'espère bien ne jamais revoir, mais le vrai public, le public de l'âme auquel chacun aspire. La fille s'appelait Natacha quelque chose, Natacha suivi d'un nom compliqué que je n'ai pas retenu, mais je pourrais le retrouver si je le voulais, si je n'étais pas si pressé. C'était à Bamako, au Mali, oui je l'ai dit, ma première expérience d'écrivain.


Ecrivain par procuration, parce que, immédiatement, j'avais glissé au côté de cette fille, Natacha donc. Dès qu'elle a levé la main, dès que les autres, interloqués, se sont tournés vers elle, je suis devenu Natacha, j'étais cette jeune écrivaine au milieu de tous ces mâles durs à cuire (je ne me sentais pas de leur tribu, il faut croire), qui prenait la parole pour la première fois peut-être, quoiqu'elle dise, ce seraient mes paroles, je les avais déjà endossées. « Cent pages, c'est fatigant, vous ne le dites jamais! » Elle avait réussi à les faire, elle, ces cent pages, et les cent pages (suivies de quelques dizaines d'autres, mais disait-elle, après ça va mieux, on tient son livre) avaient même réussi à trouver un éditeur, et pas n'importe quel éditeur, et donc moi, qui n'étais rien encore, que l'ami de Léo et Camille, (et de ce mot « ami » on ne peut même plus être sûr, n'ai-je pas plutôt été leur pourvoyeur, leur témoin, leur souffre-douleur, le garde-fou de leurs peurs), donc moi qui n'avais pas encore écrit une page, pas même imaginé que j'écrirais une page un jour, soudain j'ai eu l'intuition (oh très fugitive, inscrite pour une révélation future) que j'allais sûrement en écrire cent, que c'était comme déjà fait.


C'était fatigant, oui, c'est pour cela que je n'avais pas encore commencé, parce que j'étais fatigué à rebours et à l'avance, Léo et Camille m'avaient fatigué, j'en prenais conscience là, sous la toile de tente descendue au-dessus de ma tête à me frôler les cheveux, à me caresser les cheveux, et la peau de mon crâne se soulevait pour accueillir ce frôlement, comme s'il s'agissait d'un signe venu du ciel. Léo et Camille m'avaient horriblement fatigué, et ce n'était pas seulement parce qu'ils étaient eux-mêmes, Léo et Camille, mais parce qu'ils étaient aussi des personnages de ces cents pages que je n'avais pas encore écrites, voilà la révélation qui m'était faite, et qu'en plus de la fatigue de les avoir connus en chair et en os et tels qu'en eux-mêmes, il y avait la fatigue anticipée, obscurément anticipée, de les connaître comme personnages, de les débusquer enfin, de les retourner du dedans vers le dehors, oui, de leur faire la peau.


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Donc, m'ont-ils raconté un jour, ils étaient sous le lit de leurs parents, dans la grande chambre de ce grand appartement qu'ils avaient occupés à New York au sommet d'un immeuble d'où l'on voyait le parc et les deux fleuves, appartement que je ne connaîtrai jamais, je peux l'inventer à mon aise, d'après les dessins que m'en a faits Léo et ce que j'ai pu deviner des goûts de leur mère, Madame Van Broeker, qui était hollandaise, très belle et riche et autoritaire, et charmante en fin de compte, il faut bien le reconnaître. La chambre des parents, de madame Van Broeker et de son mari Bernard Desfontaines, dont elle portait aussi le nom, donnait sur East River, mais de la cuisine derrière on voyait les deux tours du World Trade Center. Il y avait deux vastes baies, le lit était plus grand que king size, m'ont expliqué Léo et Camille, probablement deux queen size côte à côte, ce qui ferait un lit de deux mètres quatre vingt de large, donc nécessairement plus large que long, car sur la longueur il ne faisait que deux mètres, ce dont ils étaient sûrs, ce lit leur ayant régulièrement servi à se mesurer. Ils se mettaient l'un en bout de l'autre et seule la tête ou les pieds dépassaient, or à l'époque ils ne pouvaient faire chacun guère plus de 1m 50, mais finalement ils se sont souvenus que le lit était un Californian king size, qu'est-ce que je pouvais dire, je ne connaissais que les lits simples et lits doubles de chez nous.


Je n'avais jamais fréquenté ce pays où on dormait dans un lit de reine ou un lit de roi, je subodorais que le lit royal californien était encore une de ces merveilles qui ne pouvaient se trouver que dans l'entourage de Léo et Camille. Oh, leurs merveilles m'enrageaient, et m'enrageaient d'autant plus qu'ils n'y prêtaient aucune attention, eux les petits princes gâtés et solitaires.


Il faut expliquer ceci concernant Léo et Camille: cette méthode de calcul qu'ils avaient mise au point. S'ils se pesaient, ils le faisaient ensemble, grimpant sur la plaque de verre de leur balance en se tenant par les bras. Si ensuite on leur demandait le résultat, ils le donnaient tel quel et, si on insistait, ce n'est que d'extrême mauvaise grâce qu'ils consentaient à diviser le chiffre par deux. Inutile de leur suggérer qu'une telle division ne correspondait peut-être pas à la réalité. De même, ils se mesuraient en grimpant l'un sur l'autre dans les toilettes, l'un montant sur les épaules de l'autre - resté les pieds au sol - à partir du siège, puis faisant une marque légère au crayon avec une règle tendue entre la tête supérieure et le mur. Ensuite, il leur fallait mesurer la tête inférieure, l'additionner au premier nombre, effacer la première marque et inscrire au dessus l'autre marque, celle de leur deux corps superposés (moins une tête, bien entendu). Après quoi, ils allaient vérifier leur résultat le long du lit de leurs parents.


Mme Van Broeker connaissait ces bizarreries, mais elle les trouvait au pire agaçantes, au mieux amusantes et elle ne s'en inquiétait pas. On s'inquiétait peu chez les Van Broeker-Desfontaines, le maître mot chez eux était « amusant ». Léo et Camille étaient amusants, nul doute là-dessus. Moi, je ne l'étais pas.


Donc ils étaient dans la chambre de monsieur et madame Van Broeker-Desfontaines, à se mesurer une fois de plus, à l'aune de ce lit de leurs parents, à renifler la moquette, à essayer toutes les reptations et torsions possibles dans cet espace relativement large mais peu haut, à se mettre l'un sur l'autre, dos sur dos d'abord, pour voir si dans cette superposition le dos supérieur touchait le dessous du sommier, puis ventre sur ventre pour déterminer alternativement ce qu'on voyait du sommier et du sol avec le nez dessus, et ainsi de suite (ils avaient le goût de la systématisation) lorsque leur mère est entrée. Je crois sincèrement que cela, ils ne l'avaient pas prévu. Mme Van Broeker avait pour principe général de ne pas admettre ses enfants dans la chambre conjugale. Quelques fois les aînés, lorsqu'elle désirait avec eux une discussion privée et importante, telle que le mariage de l'une ou la carrière de l'autre. Mais en aucun cas Léo et Camille, qui étaient trop jeunes, trop imprévisibles, et avec qui on ne pouvait avoir d'importante discussion privée.


Ils s'étaient recroquevillés au centre de l'espace sous le lit, l'un contre l'autre afin que rien n'accroche la vue au cas où leur mère se serait penchée, ce qu'elle a fait justement, se débarrassant d'abord de ses chaussures, puis les ramassant pour les jeter dans le dressing. Elle a ensuite retiré son collant, qui s'est déposé sur le bord du lit, elle s'est allongée, petits remuements, puis silence. L'une des jambes du collant pendait à quelques centimètres de leur tête, la pointe gardant encore parfaitement la marque du pied de leur mère, impossible de résister, m'ont-ils dit, on avait l'impression qu'il demandait à être chatouillé, ce pied de nylon ou de soie. Ils ont tendu la main vers la partie incurvée de l'immatériel pied, l'ont effleurée, le nylon ou la soie a bougé très légèrement et, m'ont-ils assuré, à ce moment précis un petit gloussement s'est fait entendre au-dessus d'eux, comme si le pied de leur mère avait été véritablement chatouillé.


Cela leur a suffi pour qu'ils s'attribuent des pouvoirs magiques. « Nous avons des pouvoirs », me disaient-ils avec ce mélange d'arrogance et de naïveté qui me stupéfiait. Au début, je haussais les épaules. « Tu ne nous crois pas, parce que tu ne sais pas d'où nous viennent ces pouvoirs. » Non, je ne le savais pas et me fichais de le savoir, insistais-je. Que leur mère ait soupiré ou même gloussé (elle avait le rire facile) au moment même où de petites mains chatouillaient la pointe du bas déserté de son pied de chair, c'était une coïncidence, pas même particulièrement marquante. Mais ce n'était pas une coïncidence pour Léo ou Camille. Pour eux, tout avait un sens, une logique bien à eux, toute intérieure, si j'avais su à quel point intérieure. Sous le lit, à quelques centimètres de leur tête, pendait le bas de leur mère. Et puisque ce bas se laissait si bien chatouiller, l'un (ou l'autre) s'est mis à le tirer doucement. Millimètre par millimètre descendait le bas, jusqu'à ce que soudain il chute tout entier, la première jambe entraînant la seconde, sur la moquette couleur ivoire, en un petit tas soyeux à quelques centimètres de leur visage. Ils auraient pu le laisser là, permettant ainsi à l'ordre naturel des choses de sauver les apparences, car il n'y aurait rien eu d'extraordinaire à ce que ce collant, négligemment posé au bord du lit, finisse par tomber en tas sur le sol. Mais ce petit tas rosé les narguait, il a fallu qu'ils s'en emparent, qu'ils le fassent disparaître sous le lit, et c'est cette appropriation contre l'ordre naturel (l'inertie des choses tombées) qui a déclenché ce qui s'est passé ensuite et qui n'a cessé de les poursuivre, les éclaboussures en rejaillissant jusqu'à moi, à des milliers de kilomètres de distance, dans une parabole qui est venue me chercher bien plus tard jusqu'au Mali, pendant que j'écoutais une jeune écrivaine inconnue, et qui les a soudain dressés en moi comme les amis qu'ils étaient ( à ce moment pas encore ex-amis) et en même temps, plus obscurément, comme personnages dans des pages qui devaient être au nombre de cent, disait Natacha, cent d'abord, ensuite on voit.


Dans le collant, dans ce double bas lové comme un serpent sur la moquette, étaient contenues les cents pages.


Ils ont fait glisser le bas jusqu'à eux sous le lit, m'ont-ils dit, ils l'ont humé, étiré, l'ont fait tourner sur leurs poignets, glisser sur leurs jambes, se sont entortillés tous les deux avec lui, leur mère s'était endormie, ils faisaient peu de bruit, souples comme ils étaient, et sournois et si bien accordés que pas un geste de l'un ne heurtait un geste de l'autre. Ils entendaient leur mère respirer avec parfois de petits grognements qui venaient du profond de son sommeil, l'animal en elle libéré de la férule de l'esprit se prélassant à son aise sur le lit, tandis qu'eux en dessous jouaient comme de petits chats, des lionceaux plutôt, mais le bas les énervait, ils savaient que bien vite il faudrait le retourner à sa place, ils ne voulaient pas être découverts.


La fâcherie n'aurait pas été bien grande, ils étaient encore de trop peu d'importance aux yeux de leurs parents pour encourir une peine grave, et c'est justement pour cela qu'ils ne voulaient pas être découverts, ai-je fini par deviner. Je croyais que c'était la peur qui les avaient tenus ainsi cachés sous le lit de leur mère, mais je m'était trompé du tout au tout: Léo et Camille n'avaient peur d'aucune personne vivante, leur chemin ne passait pas par ce genre de peur, mais bien ailleurs, et je le découvrais par fragments, rarement là où je l'aurais situé.


Si leur mère les avaient entendus et expulsés de la chambre avec quelques reproches et ordre de n'y plus revenir ou, pis encore, si elle les avait pris avec elle sur le lit pour les câliner, ce qui devait bien arriver de temps à autre tout de même, leur petite aventure aurait perdu tout son lustre, les aurait renvoyés à leur quotidien, à leur statut d'enfants ordinaires, et cela justement leur était impossible. Il se passait pour eux quelque chose d'important, qu'il leur fallait protéger.


Le bas était le danger, mais c'était aussi le salut, ou plutôt c'était la voie. Ils le tripotaient en tous sens, le mordillaient, s'en ligotaient et déligotaient, ils vivaient une passion là-dessous, ils était « télécommandés, » m'ont-ils dit, ils ont mis leur tête dans la partie la plus large, celle du bassin, se faisant ainsi un masque double, ils se sont même étranglés l'un l'autre, l'un passant la jambe du bas autour de son cou et l'autre tirant comme il le pouvait des deux côtés, pour voir, pour rire, pour compter jusqu'où on pouvait aller, eux qui aimaient tant compter. Mais ça ne les a pas fait rire, finalement, ce simulacre d'étranglement, ni le premier, celui de Léo étranglé par Camille, ni le second, celui de Camille étranglée par Léo, auquel il leur a bien fallu se livrer malgré l'étrange déplaisir du premier essai, parce qu'ils faisaient toujours tout à égalité.


Ce bas autour de leur cou leur a fait une impression terrible, et c'est alors que s'est produit pour la seule et unique fois l'événement qui n'aurait pas dû se produire, c'est alors qu'ils ont accompli l'acte qui devait marquer leur comportement jusqu'au bout, « bah on a couché ensemble, » a dit Léo, « mais vous étiez trop jeunes », ai-je protesté, «je sais pas, a dit Camille, mais il a sorti son truc qui était très dur, et moi je l'ai poussé entre mes jambes, comme à la télé, » a-t-elle ajouté. Si vous voulez, mes agneaux, ai-je pensé, je n'y étais pas, et vous pouvez fabuler tant que vous voulez. Mais c'était bien possible après tout, et maintenant je le crois. Camille a eu ses règles peu de temps après, elle avait douze ans, donc. Et l'année suivante ils sont revenus en France, pour leur second grand séjour, chez leurs grands-parents Desfontaines, à Bourgneuf, dans la petite ville d'où moi je n'avais encore jamais bougé.